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Horace Tapscott ressuscité grâce à The Village, nouveau label de Los Angeles

Alors que le jazz spirituel profite d’un renouveau chez les jeunes musiciens (Nubya Garcia, Kamasi Washington, Angel Bat Dawid, pour ne citer qu’eux), un nouveau label californien parie sur l’héritage de Horace Tapscott, fondateur du Pan Afrikan Peoples Arkestra et activiste musical de Los Angeles.

Alors que le jazz spirituel profite d’un renouveau chez les jeunes musiciens (Nubya Garcia, Kamasi Washington, Angel Bat Dawid, pour ne citer qu’eux), un nouveau label californien parie sur l’héritage de Horace Tapscott, fondateur du Pan Afrikan Peoples Arkestra et activiste musical de Los Angeles. Willy Kokolo nous raconte l’histoire de leur première sortie: un splendide live inédit du pianiste californien, en duo avec Michael Session, qui invite à redécouvrir cette scène historique, entre tradition et rénovation.

Le Théâtre du Chêne Noir, été 2013. Le festival d’Avignon bat son plein, je suis assis aux premiers rangs et le spectacle ne va pas tarder à commencer. Il fait chaud dans ce lieu qui me fait penser aux concerts dans lesquels mes parents me trainaient quand j’étais jeune : pas totalement club de jazz, pas tout à fait salle de spectacle. Ce qui m’ennuyait terriblement auparavant me ravit à présent. Mes parents n’en sont que plus satisfaits. Une belle histoire de famille.

Los Angeles, 2016. La musique cimente l’amitié de Mekala Session et Jesse Justice depuis plusieurs années. Le premier, fils de Michael Session, l’acolyte de Horace Tapscott, évolue dans un environnement chargé en jazz. Le second étudie au California Institutes of the Arts et s’adonne au beatmaking, dans la tradition du hip-hop underground, friand en jazz. Mekala a pris l’habitude de fouiller les archives de son père pour fournir Jesse en trouvailles musicales. Lorsqu’ils tombent sur l’enregistrement de ce concert d’anthologie qui se déroule près de 30 ans plus tôt, la magie opère.

Le Pan Afrikan Peoples Arkestra : vers le « Black empowerment »

Horace Tapscott, un griot du jazz

Horace Tapscott, un griot du jazz

Le Théâtre du Chêne Noir, 14 octobre 1989. Les gérants doivent se féliciter d’accueillir ces deux jazzmen américains au cœur de la Cité des Papes. Horace Tapscott et Michael Session jouent ensemble depuis les années 70, et le public ne prend peut-être pas la mesure de la fusion musicale qu’il s’apprête à entendre. Pour le comprendre, il faut connaître l’origine de la musique choisie.

Les six morceaux sont des compositions de Tapscott lui-même, Jesse Sharps et Nate Morgan, trois figures de Leimert Park, ce quartier de Los Angeles qui devient un haut lieu de la culture afro-américaine à la fin des années 80. Après avoir accompagné les mouvements des droits civiques et du Black Power, le Pan Afrikan Peoples Arkestra s’ancrera profondément dans ce terroir et continuera d’investir les questions de race, d’inégalité et de justice sociale.

Fidèle aux préceptes du jazz spirituel (vous aurez noté la proximité conceptuelle avec l’Arkestra de Sun Ra), Tapscott endosse rapidement la figure du griot, ce sage africain sur lequel repose le savoir ancestral. Depuis, c’est une myriade de musiciens, près de 300, qui ont gravité autour de l’Arkestra. Kamasi Washington, figure de proue de la nouvelle scène jazz californienne, y a fait ses armes.

La musique que Tapscott et Session jouent à Avignon ce soir-là ne déroge pas à la règle. Elle a été écrite pour un collectif d’une vingtaine de personnes et s’inscrit dans le même idéal de revendication sociale.

Un duo au sommet

Réinventer cette musique d’ensemble et se produire en duo, c’est choisir de porter les ambitions véhiculées par l’Arkestra, sans charpente rythmique. Tapscott et Session s’acquittent de cette tâche avec brio. Dans son autobiographie, Gary Burton, vibraphoniste et improvisateur de renom, affirmait : « Un duo, c’est comme une conversation, mais en musique on peut parler en même temps sans que ce soit la cacophonie ». Loin du collectif de l’Arkestra, c’est effectivement un duo intime qui se produit ce soir-là.

Horace Tapscott (piano) et Michael Session (saxophone)

Horace Tapscott (piano) et Michael Session (saxophone)

Tapscott utilise toute l’envergure harmonique et mélodique offerte par le piano et habille merveilleusement les compositions. Parfois tout en sensibilité, lorsqu’il ouvre « Autumn Colors » pendant deux minutes avant d’accueillir le saxophone alto de Session pour un unisson récurrent. Parfois en simple soutien, comme sur « Retribution, Reparation » ou son jeu gladiatoresque laisse toute la latitude à Session de s’envoler en une ritournelle frénétique. L’autodidacte qu’est le saxophoniste ne souffre d’aucun complexe, à l’image de ses premiers contacts avec Tapscott lorsqu’il se pointait inopinément à un concert de l’Arkestra en laissant son numéro. The rest is history.

 La charge émotionnelle

« One For Lately » est certainement le morceau qui retransmet l’alchimie entre les deux amis le plus fidèlement : ils se courent après, s’attendent et repartent de plus belle sur cette composition déjà enregistrée à l’époque en version arkestrale pour l’album The Dark Tree, sorti dix ans plus tard en 1999.

Ailleurs, ce sont les espiègleries qui pointent. Les Children’s Songs de Chick Corea m’ont sauté aux oreilles en écoutant « Goat & Ram Jam ». Un brin trivial, mais mon soupçon est quelque peu confirmé par l’emprunt de Twinkle Twinkle Little Star en clôture de « Nyjah’s Theme ». Cette composition en l’honneur d’une de ses filles reçoit l’allocution la plus étoffée de Tapscott, par ailleurs peu loquace durant le concert. Une histoire de famille, vous disais-je.

« Little Africa » clôture nécessairement le concert : Tapscott raffolait de cette composition de Linda Hill, matriarche de l’Arkestra, au cours de ses dernières années. Sur cette interprétation, les cordes frottées du piano résonnent comme une réponse au jeu plus percussif de Tapscott sur les morceaux précédents. Ce jeu, outre la fonction rythmique qu’il servait, sonnait également comme un coup de chapeau à un autre vibraphoniste, Lionel Hampton, que Tapscott quittait après plusieurs années sous son aile pour fonder l’Arkestra en 1961.

À gauche Michael Session, à droite Horace Tapscott

À gauche Michael Session, à droite Horace Tapscott

 La nouvelle garde de l’Arkestra : toujours plus au service de la communauté

Il faut saluer le travail de restauration du label nouvellement créé, The Village, qui nous livre un produit remarquable. C’est Wayne Peet, l’ingénieur son attitré de l’Arkestra qui s’est occupé de la numérisation, de la restauration, puis du mastering. Si l’enregistrement numérique compte l’ensemble des six morceaux, ce ne sont que trois pistes qui figurent sur le vinyle. Raison financière essentiellement, tant l’ambition de The Village, fidèle aux préceptes de l’Arkestra, est de replacer la musique au cœur de la communauté.

Ainsi, la nouvelle garde de l’Arkestra a fait le choix d’investir dans les talents internes. Lorsque Tapscott nous quitte en 1999, c’est Michael Session qui reprend le flambeau. Depuis 2017, Mekala s’est fait adouber par la communauté : du haut de ses 26 ans, il dirige à présent ce collectif historique. Tapscott se targuait de rassembler trois générations au sein de l’Arkestra, conscient du rôle des anciens comme passeurs de savoir, et de la jeunesse pour faire perdurer la tradition et ouvrir de nouveaux horizons.

Mekala Session

Mekala Session

Avec The Village, il y a adéquation pour la première fois entre le talent artistique et l’industrie musicale qui sous-tend l’Arkestra. Fonder un label au sein de la communauté de Leimert Park, c’est mettre la direction musicale au service du collectif. Mais ce retour aux sources n’est pas synonyme d’archaïsme. Aux côtés de The Village, un label dédié aux musiques plus contemporaines a également vu le jour, Preference, avec la même équipe de direction : Mekala, également batteur sur un groupe du label, son ami Jesse Justice, Samuel Lamontagne et Ajay Ravi avec qui il collaborait pour une radio locale (Dublab), ainsi que Jamael Dean, claviériste de l’Arkestra.  Les deux labels opèrent en osmose pour promouvoir les deux facettes d’une même réalité musicale

Et pour preuve, les jeunes loups de l’Arkestra sont solidement ancrés dans les canons contemporains. Jamael Dean, déjà mentionné, est signé sur Stones Throw, joue aux côtés de Thundercat et Terrace Martin. Brian Hargrove, petit frère de feu Roy, également pianiste, a accompagné la tournée de Solange. Enfin, le trompettiste Emil Martinez a été entendu sur les albums de SiR, MNDSGN, Iman Omari et Big Sean. Cette liste non-exhaustive démontre une fois encore la versatilité de la scène de Los Angeles.

On ne peut qu’espérer en entendre davantage avec les pépites que ces labels jumeaux dévoilent au compte-goutte. De la musique par et pour la communauté, pour le plus grand plaisir de nos oreilles également.

Horace Tapscott & Michael Session, Live in Avignon, France 1989

Horace Tapscott & Michael Session, Live in Avignon, France 1989

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Malgré le nom, ça ne vient pas du Japon mais d’Écosse ! Mais pas d’inquiétude ce collectif de 8 musiciens autodidactes n’a rien d’une contrefaçon. C’est un mix réjouissant entre d’un côté l’énergie de la scène UK Jazz et de l’autre un fort penchant psychédélique. Du très bon pour un premier essai.

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Homeboy Sandman trône toujours à la table du rap underground. Sur son nouvel opus « Rich II », ça tire des hommages à Bobby Byrd, J.B, Eric B. & Rakim, ça s’offre sur de terribles slaps de basse funk et ça swingue même comme Sinatra…

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