Les disques en boucle #7

Swarvy

A une époque, l'expression "stakhanoviste" était à la mode. Aujourd'hui, on dirait plutôt "workaholic". Preuve que l'anglais a définitivement gagné le coeur de notre inconscient. Mais bref, tout ça pour dire que SWARVY, c'est le genre de musicien qui bosse dans son coin sans rien dire et qui produit du (bon) son à un rythme hallucinant. Découvert en 2011 grâce au projet Blasphemous Jazz où des beatmakers s'amusaient à réinventer le chef-d'oeuvre électrique de Miles Davis, Bitches Brew, le garçon de Calidelphie (contraction de Philadelphie d'où il vient et de la Californie où il vit) s'inscrit clairement dans les pas de Knxwledge et MNDSGN : un hip-hop instrumental gorgé de moiteur, de jazz, de soul - dans l'ordre et dans le désordre. Des pastilles de beats lancinants qu'on retrouve ici portés par les voix amies de Jeremiah Jae, Zeroh ou Vida Jafari. Anti-Anxiety (Paxico Records) proclame le titre. Pas faux, cet album redonnerait la patate même à Benoît Hamon.


Jamie Saft

Jamie Saft, c'est le genre de pianiste qui veut toujours aller là où on ne l'attend pas. Alors qu'il bosse d'ordinaire dans le plus grand des calmes (et des modesties) avec l'expérimentateur John Zorn, le punk Iggy Pop ou la multicartes Youn Sun Nah, il s'amuse à peupler le passionnant label RareNoise Records d'albums d'un classicisme absolu. Après un solo émouvant (oui, oui, nous avons un coeur qui bat comme vous tous), voilà un quartet emballant (oui, oui, nous avons un cerveau qui cervelle comme vous tous, ou presque). Non parce qu'il couine, qu'il grince ou qu'il gronde, mais parce qu'il jazze, ni plus ni moins, à l'ancienne avec un saxophone, une contrebasse et une batterie (le toujours inspirant Nasheet Waits). Tantôt on dirait du Coltrane époque McCoy Tyner, tantôt on dirait du Miles Davis en mode Bill Evans, souvent on dirait du Jamie Saft velouté. Et puis même son titre de baptême suinte le classicisme par tous les pores : Blue Dream, on dirait presque un film de Woody Allen. Le grand barbu en futur compositeur de l'auteur de Manhattan? Ça aurait de la gueule.


Kip Hanrahan

Crescent Moon Waning, on pourrait dire que c'est le nouveau disque de Kip Hanrahan. Mais on aurait plutôt envie de clamer que c'est le nouveau film du metteur en son américain le plus latin de ces trente dernières années. De la manière de travailler (plusieurs mois de tournage/studio) jusqu'à la pochette en passant par la pochette ou le casting plantureux (JD Allen, Chico Freeman, Steve Swallow, Charles Neville, Jack Bruce...), tout chez le producteur et percussionniste new-yorkais fait penser au cinéma. sensuel, cosmopolite, engagé, osé, onirique, l'album alterne entre chansons entêtantes et/ou dénudées et expérimentations fructueuses entre nu-soul et blues latino. S'il était sélectionné à Cannes, nul doute que Kip Hanrahan aurait ses chances avec ce Crescent Moon Waning. La presse parlerait d'hybridation sonique entre Pedro Almodóvar et et Spike Lee. Et elle aurait bien raison.


Henry Canyons

Il y en a des rappeurs jazzophiles, mais celui-là pousse le bouchon encore plus loin que les autres, ce qui n'est pour nous déplaire. Déjà sur Canyonland en 2015, cet ex-saxophoniste californien avait intitulé un de ses titres "Now's The Time" sans doute en référence au standard de Charlie Parker (dont Basquiat était fan soit dit en passant pour nous la péter). Sur ce Cool Side of The Pillow (titre génial : qu'y a-t-il de plus extatique dans la vie qu'un côté d'oreiller frais alors qu'on ne trouve pas le sommeil?), rebelote : difficile de ne pas voir dans "It Don't Mean a Thing" un clin d'oeil au cultissime morceau de Duke Ellington. Mais tout cela ne serait qu'anecdote, littérature et branlette pour cervelle si l'album de Henry Canyons n'était pas tentant comme une sieste (avec oreiller frais) en été. Et porté par ses boucles arc-en-ciel, son sample de "Round Midnight" (le jazz, là encore, sur "To The Dreamers"), ses featurings classe A (Homeboy Sandman ou... Google) ou son flow précis et grave à la Jonwayne, Cool Side of The Pillow est clairement l'un des trésors cachés de l'année hip-hop. Le genre de disque capable de rafraîchir un oreiller même un soir de cauchemar.