Les disques en boucle #4

Kiefer

Happysad, c'est le journal intime d'un type torturé qui fait semblant de ne pas l'être. D'accord ses morceaux s'appellent "Agoraphobia", "Socially Awkward" ou "Memories of U" (ce qui sent fort la névrose, le complexe et la déprime), mais sa musique sonne beaucoup plus optimiste et lumineuse. Peut-être parce qu'il signe ici son premier album sur le label de ses modèles: Madlib, J Dilla, Mndsgn. Peut-être parce qu'il a pris des cours à l'UCLA avec Kenny Burrell, soit un bonhomme qui a serré la paluche de Billie Holiday, John Coltrane ou James Brown. Peut-être parce qu'il sait qu'il a accouché d'un album bien amphibie comme il faut : aussi électro que jazz, aussi dansant que contemplatif, aussi naïf que pointu.


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Papanosh & Roy Nathanson

On a rarement entendu des gens de Rouen se fondre aussi bien dans le (top) de la masse new-yorkaise. Car quand les Papanosh jouent avec Roy Nathanson ou Marc Ribot sur ce Home Songs, on a parfois l'impression que le saxophoniste-poète et le guitariste-activiste viennent de Seine-Maritime - ou presque - tant ce disque s'amuse à brouiller les pistes comme un prisonnier en cavale. Le meilleur exemple, c'est le génial "K'arallanta" : un traditionnel bolivien chanté en suédois (par Linda Oláh) sous un déguisement d'éthio-jazz à l'américaine. Et tout le reste est de cet acabit sans frontières : il y a du blues, il y a du Mingus et il y a de l'engagement (parler de "chez soi" dans cette époque de haute migration, ce n'est pas anodin). Et de l'engagement dans tous les sens du terme : comme des rugbymen qui se jettent dans la mêlée, tout comme des militants qui se plongent dans la manif'. Avec l'espoir langoureux de renverser les choses. Ou au moins d'avoir essayé.


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Marcin Masecki & Jerzy Rogiewicz

Le ragtime, c'est un peu le vieux tonton du jazz. Ça fait un peu vieillot, ça sent encore l'alcool frelaté, ça fait vintage mais pas hype. Et pourtant, c'est attachant comme tout, et ça met la patate aux repas où l'on s'ennuie. Mais en duo avec son pote batteur Jerzy Rogiewicz, le pianiste Marcin Masecki lui redonne un petit coup de relooking à ce bon vieux tonton. Il le fait marcher là où il ne faut pas, il le fait sautiller comme un patineur, il lui donne un côté punk voire frondeur. Bref, ces deux Polonais signés sur un label hongrois ont plus de talent que Cristina Cordula et Valérie Damidot réunies. C'est dire.


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Jimi Tenor

Allez stop, on arrête tout, voici déjà le disque de l'année, tout le monde peut partir en vacances se curer le nez sur la plage bondée comme un métro. Rejeton illégitime d'un mariage à Las Vegas à 4h du mat' entre Thomas de Pourquery et Katerine pour les voix, Fela Kuti et Sun Ra pour les compos, Thurston Moore et Hermeto Pascoal pour l'alliage coiffure-chemise, Order of Nothingness est à l'image du look de son auteur, improbable donc touchant. Si on avait osé, on aurait mis la totalité de cette sortie Philophon Records sur Le Grigri. Mais on ne l'a pas fait pour pousser tout le monde à acheter l'album. Car le Finlandais a besoin d'amour (synonyme : d'argent) pour continuer à bichonner encore longtemps son moteur hybride.