Les disques en boucle #6

Okonkolo

Au départ, c’est juste beau. Ça donne envie de rire, s’asseoir, pleurer et danser en même temps, puis de faire des câlins aux dauphins. Et puis, après, on comprend : Okonkolo, c’est comme Bach, c’est pas juste beau, c’est aussi mystique. Pour un non-initié, c’est ardu de comprendre les divinités cubaines, les orishas, la santeria et ses subtilités, les tambours et leurs lois métriques, les dieux Chango, Oba ou Ochun. Mais quand on écoute un disque comme Cantos, on s’en fout un peu, on comprend sans comprendre : on saisit l’esprit à défaut de capturer des esprits – c’est le principe de la transe spirituelle. Et puis, derrière tout ça, il y a des histoires : un chanteur de Porto Rico qui a survécu à une fusillade grâce à la musique et à la foi (Abraham « Aby » Rodriguez), un producteur qui aime les cordes et les cuivres (Jacob Plasse, déjà aux manettes de Orquesta Akokán) et un label new-yorkais qui a du flair (Big Crown Records où l’on retrouve des habitués du Grigri comme Lee Fields ou El Michels Affair). On appelle ça une saine trinité.


The Last Poets

Understand What Black Is affirment-ils avec ce premier album depuis… 1997. Logique, c’est ce qu’ils font depuis plus d’un demi-siècle. Si on dit souvent des Last Poets qu’ils sont les grands-pères du hip-hop, il ne faut pas oublier que, sur les traces de Césaire et Senghor, ils sont aussi et surtout des penseurs de la négritude. Des manieurs de mots proches des Black Panthers ou du free jazz, des proto-rappeurs à des milliers d’années-lumières du bling-bling et du prêt-à-penser. Depuis leur premier album (The Last Poets, 1970), ce collectif à géométrie variable (et aux querelles invariables) n’a eu de cesse de se demander ce que ça voulait dire d’être noir. Cousins de Gil Scott-Heron dans leur manière de mêler soul, spoken word et percussions entêtantes, les Last Poets ont toujours aimé s’entourer de hérauts de la Great Black Music : Bernard Purdie sur Delights Of The Garden en 1977 ou Bootsy Collins et Bernie Worrell sur Holy Terror en 1993. Sur Understand What Black Is, c’est à présent sur des boucles reggae et dub produites par Prince Fatty et Benedic Lamdin (Nostalgia 77) qu’ils balancent leur vers sereins mais (évidemment) coups de poing. « America is a terrorist / Killing the natives of the land /Killing and stealing /Have always been a part of America’s master plan » entend-on dans "Rain of Terror". Bush et Trump apprécieront.


Initiative H

Il y a plein de raisons qui expliquent que ce disque passe en boucle sur Le Grigri, mais on va en donner sept parce que ça porte-bonheur et que tout ce qui porte-bonheur nous intéresse fortement, tant pour le bien-être que pour le Loto. 1/ Sa pochette signée Sebastien Zanellaest l'une des plus stylées de l'année 2/ Elle n'est pas seulement stylée mais pleine de sens, car la forêt qui brûle, c'est le thème de l'album 3/ Car oui, Broken Land est une suite dédiée au dérèglement climatique 4/ Logique, David Haudrechy, le leader d'Initiative H, est fan de surf et si les océans deviennent fous et sales, sa passion risque de passer un mauvais quart d'heure 5/ Et puis il vient de Toulouse comme Jean-Luc Reichmann et Blaise Matuidi, des travailleurs de l'espoir 6/ Mais bon, la vraie raison de notre emballement, c'est que prendre le climat comme thème musical, c'est ultra pratique pour nous car ça permet de parler de tsunami sonique, de tempête de cuivres, de mélodies au vent, de rythmes telluriques et de canicule d'émotion 7/ Et puis c'est l'oeuvre d'un big band français qui aime organiser des gang bangs avec Gil Evans, King Crimson et Radiohead. Ce qui n'est pas très excitant sexuellement parlant, mais Le Grigri est une radio et non une plateforme de vidéos explicites, ça tombe bien.


Justin Brown

Tous les fans de Star Wars le savent très bien. Dans l’épisode 1 (qui est devenu avec le temps le numéro 4), on voit le fameux de groupe de jazz de la Cantina de Chalmun. Mais dans ce futur intergalactique imaginé par George Lucas, les Modale Nodes déroulent un swing ultra school à la Benny Goodman. Comme le réalisateur américain aime bien retravailler son film (quitte à le trahir ?), il pourrait plutôt penser au Nyeusi de Justin Brown pour une prochaine mouture de son oeuvre culte. Car pour son premier opus en leader, le batteur de Flying Lotus et Ambrose Akinmusire a mélangé les textures labyrinthiques du premier et le jazz sophistiqué du second pour imaginer un album sous forme de science-fiction (et/ou friction) instrumentale. Interludes bien sentis, titres mystérieux, synthés gros comme une maison blanche et basses qui font gigoter les poignées d’amour : Nyeusi (« noir » en swahili) s’amuse à réinventer le concept de danse sombre élaboré en son temps par Herbie Hancock, le (nouveau) pote de Flying Lotus et Ambrose Akinmusire. La boucle est bouclée.